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LE TUSTET (La poésie)

LE TUSTET
Quand les historiens, les futurs Le Roy Ladury, se pencheront sur notre époque, ils n'auront pas à leur disposition, et c'est heureux pour nous les si précieux registres d'inquisition.
Il leur faudra recourir aux rapports de gendarmerie, mais dans ces documents, y parlera-t-on du " tustet " ?
A mon avis non, car pour cela il eut fallu que les victimes aient porté plainte. Or, à ma connaissance, leurs récriminations n'ont jamais dépassé le stade des menaces verbales.
Mais le " tustet " qu'es aco ?
Un fait de société ?
Une recette culinaire ?
Ni l'un ni l'autre ! Tout simplement une facétie, sorte de divertissement pour adolescents en quête d'émotions forte, faisant partie de notre folklore. Laissons les spécialistes en dire plus là dessus et, comme pour un produit fabriqué, présentons sa fiche technique, avec un exemple de mise en œuvre grandeur nature.
- Ficelle d'une longueur de 10 mètres environ, de préférence celle servant à préparer les rôtis et caillou de la grosseur du poing en sont les éléments de base.
Investissement très modeste s'il en est un.
Maintenant que les ingrédients sont connus, passons à l'étape suivante, la mise en pratique. Pour cela opérer comme suit :
- Couper 50 cm de ficelle et, à l'une des extrémités y attacher le caillou.
- Suspendre l'ensemble à une poignée de porte d'entrée, de sorte à obtenir un balancier,
- Nouer la ficelle restante à celle soutenant le caillou, à quelques centimètres de celui-ci.
Par précaution, pour la récupérer en cas de repli stratégique, l'inciser légèrement au plus près du nœud d'attache.
Pour les non-initiés, il s'agit, arrivé à ce stade, de s'éloigner le plus possible de la porte choisie, et d 'actionner le " tustet ", au moyen de la télécommande, la ficelle.
Celle-ci est en effet , tirée puis relâchée à souhait, de sorte que le caillou heurte la porte.
Alors les toc ! toc ! incessants, finissent par avoir raison des nerfs les plus solides des occupants de la maison.
C'est ainsi que par une nuit de printemps, tiède et parfumée, alors que l'on retarde jusqu'à la fin, le moment de se coucher, nous décidâmes les quelques galopins du village, d'aller faire un " tustet ".
Une équipée que n'inspirait aucune intention de malveillance.
La victime choisie, disons plutôt le malheureux de service, était un vieux garçon, pas plus sot mais tout autant qu'un autre, et, en toute objectivité, un peu lourdaud.
A partir de là et pour rendre le récit plus vivant, je m'exprimerais au présent, ce qui me permet par ailleurs de régler son compte au passé simple, pas si simple que cela en définitive.
Munis de notre attirail, complété de par un mannequin de notre fabrication, sorte de pantin mal ficelé, ou, si vous préférez d'épouvantail, nous voici sur les lieux de nos élucubrations.
La maison de Lucien, sur qui s'est porté notre choix, termine une rangée de 7 autres et dispose d'une cour assez grande, avec au fond pour clôture, le mur latéral d'une habitation voisine.
L'hôte est bien là, puisque son lieu de vie principal, une pièce unique au 1° étage, est éclairée.
Alors s'enclenche aussitôt l'inexorable mécanisme :
- bris de la lampé extérieure de l'éclairage public,
- installation du " tustet " proprement dit,
- mise en place debout, au milieu de la cour, et ce au défi des lois de l'équilibre, du mannequin bancal.
Caché derrière un mur, le préposé au " tustet ", avec la régularité d'une métronome, joue de la télécommande.
Les incessants toc ! toc !, hésitants d'abords, réguliers et percutants maintenant, se font entendre . Le quidam de service maîtrise bien son affaire.
Tout Ă  coup, la silhouette de Lucien se projette sur le mur d'en face. Il se dirige vers la fenĂŞtre, observe et repart.
Il revient Ă  nouveau, regarde attentivement en direction du mannequin et soudain, ouvre la fenĂŞtre.
Invisibles nous retenons notre souffle et restons tout ouĂŻe.
Insigne délicatesse, les toc ! toc !cessent.
Il s'ensuit un flot de vociférations dont voici un échantillon :
- " Tu crois que je ne connais pas, "
- " Fais pas l 'andouille , avec moi ça ne prend pas "
- " Va-t'en ou ça va mal finir , grand c… "
La fenêtre se referme , Lucien disparaît, les toc ! toc ! reprennent de plus belle.
Les minute s'écoulent, pas de réaction de la part de notre " protégé ".
A-t-il décidé de se montrer indifférent à nos sollicitations ?
Aurions nous affaire Ă  un ingrat ?
Et bien non, car le jeu des ombres chinoises reprend sur le mur d'en face. Ouverture de la fenêtre et réapparition de Lulu les bras chargés.
Commence alors une opération tir au but avec des bouteilles vides. Après quelques tentatives, l'une d'elle finit par atteindre la cible. Le mannequin, sans difficulté, prend aussitôt sa position préférée, l'horizontale.
Quelle adresse ! Le tireur en est ravi.
Les minutes s'égrènent, la victime est toujours là inerte.
Notre champion semble maintenant attendre un signe de vie de la part du blessé. Mais là, et pour cause, rien ! " Objets inanimés ……… "
N'y tenant plus, Lucien visiblement inquiet, paraissant regretter son geste, s'adresse Ă  ce qu'il croit ĂŞtre un simulateur.
- Fais pas semblant d'avoir mal, ça ne prend pas !
- C'est la faute au maire, il n'est pas bon que pour toucher le mandat !
- Bouge un peu, fais pas l'idiot !
- Tu n'avais qu'a rester tranquille !
- Â…
- Â…
- Et puis merde ! je vais me coucher !
La fenêtre se réferme, notre homme disparaît, silence total.
Nous attendons la suite, cette duperie ne pouvant se terminer ainsi, ce serait trop frustrant.
Nous tenons conciliabule pour savoir quelle attitude adopter, la poursuite des toc ! toc ! compte tenu des circonstances, n'Ă©tant plus envisageable.
Et puis soudain la porte du bas s'ouvre, Lucien sort et se dirige précautionneusement vers le corps inerte. Manifestement il craint le pire. Maintenant il peut toucher le blessé, ce qu'il s 'apprête à faire. Puis non, il se ravise et tente d'y parvenir avec le pied. D'abord délicatement, puis bourru ! d'un grand coup de tatane envoie ad patrès 4 bâtons " enguenillés ".
Quel soulagement !
Lucien rassuré et confus, jura ……,
Vous connaissez la suite.
L'histoire n'est pas pour autant terminée. Le lendemain alors qu'avec un camarade nous comptions récupérer l'objet du délit, un spectacle sublime s'offrit à nous.
Lucien faute de vrai coupable, s'expliquait véhément avec le mannequin.
- " Tu reviendras saleté ! " disait-il
- " Qui m'a fichu un truc pareil ? "
Et c'est ainsi que, écartelé, disloqué, déchiré, et pietiné, notre mannequin , pourtant promis à un bel avenir, connut une existence éphémère.
Je précise toutefois, que les quelques lignes qui précèdent, ne sont pas destinées à donner des idées, ou à faire de nouveaux adeptes du " tustet ".
Enfin " toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite .


Joseph PĂ©lofi